Extrait de la bande sons : Jour de grand vent. Les soldats ratissent et balaient une piste de sable. Le vent ramène le sable. Ils ratissent et balaient à nouveau. Une matinée durant. C’est quasi envoûtant.

 
Le film

 

 

Il m’a fallu découvrir Europa pour acquérir la certitude que ce que je cherchais au départ sur un cargo pouvait se passer ailleurs. Sur un caillou au milieu de nulle part, absent de nombreuses cartes, habité seulement par quelques militaires. Bien différent de ce que j’imaginais au départ, mon nouveau navire est donc immobile. Mais il est bien cet endroit du monde que je recherchais. Un lieu qui met tout individu au centre de l’infini. Une situation propice à révéler un pan de nos âmes. Un contexte favorable pour poursuivre une sorte d’enquête autour de l’exil, réel ou intime, autour de l’extraction de sa vie quotidienne, volontaire ou involontaire, autour des parenthèses qui bouleversent nos existences.

 

Le fil conducteur du film est le temps. Non pas la chronologie mais la perception du temps.

Certaines journées passent vite ; l’action prend le pas ; occupe les têtes ; on se sent fort. D’autres journées sont extrêmement longues ; plus elles sont longues, plus on se sent loin ; plus on se sent loin, plus on est seul.

Aux dires de tous, il se joue ainsi durant les 50 jours une sorte de mouvement d’élastique qui met en lumière des sentiments forts.

La dramaturgie du film est l’organisation de cette tension entre les états extrêmes par lesquels passent les soldats et par lesquels je passerai sans doute aussi.

Je n’ai évidemment pas rencontré les soldats qui feront partie du détachement lors du tournage. Je ne peux donc pas préjuger de ce qui se passera pour les hommes, qui seront filmés. Et il m’est aussi difficile d’anticiper sur ma propre expérience et les conséquences qu’elle aura sur la nature du film. Les scènes ou les situations présentées ci-dessous sont en quelque sorte des croquis, des instants possibles du film. Ils sont issus de ma propre observation, lors de la relève à laquelle j’ai participé, ou de récits que m’ont fait des soldats. Lors du tournage, les 50 jours sur l’île offriront de multiples autres possibilités et sans doute, des surprises !

 


La maladie

Pour la première fois, celui qu’on appelle « docteur » doit poser une perfusion. Un soldat a pris un coup chaud lors du footing matinal. Il faut le réhydrater.

Ce soldat n’est pas médecin. Il a suivi un stage de secouriste avant le départ car il n’y ni médecin ni infirmier militaire dans ces détachements.

Il redoute, la blessure grave qui l’obligera à faire un pansement compressif en attendant les secours, qui arriveront au mieux au bout d’une dizaine d’heures…

Un groupe de 14 est un petit groupe. Tous les soldats feront donc partie de l’histoire. Mais, si leurs personnalités s’y prêtent, j’ai envie de porter une attention particulière à ceux pour qui la mission sur l’île bouscule particulièrement l’identité.

 

 
Les temps pour soi

Le temps est parfois long sur Europa. Les missions accomplies, il reste de nombreuses heures à occuper. Chacun doit s’inventer des activités, doit trouver ses propres nécessités, doit lutter pour ne pas se laisser embarquer à la mélancolie propre à l’isolement et l’éloignement.

Certains font plus de sport que l’entraînement obligatoire ne le prévoit.

D’autres encore lisent ou écrivent ?

En tout cas, chaque activité personnelle, aussi minimale soit-elle, aide à passer le temps ou à le fuir. À le dilater ou à le raccourcir. C’est de ce point de vue, au-delà de l’aspect factuel, que je souhaite filmer les actions simples de cette vie quotidienne rendue particulière par l’isolement.

 

Seuls au milieu de l’Océan

À la fin de la relève, quand l’avion militaire repart de Europa avec les soldats qui ont terminé leur mission, un grand silence s’empare de l’île.

Les 14 soldats restants savent alors qu’ils ne peuvent plus compter que sur eux-mêmes. C’est le chef du détachement qui rompt le silence. Et redonne à tous le sens de leur présence sur l’île.

Le chef du détachement est souvent un jeune officier. Il a été choisi pour mettre à l’épreuve ses capacités de commandement à travers cette expérience extrême. C’est lui qui porte la parole.

Tout au long des jours, il apprécie le comportement de chacun. Rectifie. Sanctionne s’il le faut. Veille au moral de tous. Redonne les consignes. À l’aube, au lever des couleurs, il répartit les tâches. Surveille le travail.

Il est tout seul à décider quand se produit un événement. La zone connaît de nombreux cyclones. Il faut réagir vite car les soldats peuvent ne bénéficier d’aucun secours si l’armée est réquisitionnée sur d’autres fronts.

Le chef du détachement veille à ce que les hommes maîtrisent les sentiments violents qui parfois les assaillent. Il dit, parle, ordonne, commente le quotidien. Il est le personnage central.

 

 

 

Le travail

Un matin, entraînement au champ de tir. Comme en temps de guerre. Les soldats s’habillent, se griment, graissent leurs armes. Il règne tout à coup une atmosphère fébrile, une accélération. Chacun retrouve ce pourquoi il a choisi un jour d’être soldat. Faire la guerre. Pourtant, dans ce décor, sans danger identifiable, quelque chose ressemble à un « opéra chinois ».

Ces entraînements ont lieu régulièrement. Une des missions premières du détachement est de s’entraîner afin d’être toujours prêt en cas de conflit ou de réquisition. Il y a donc aussi chaque jour un entraînement sportif.

Une autre mission essentielle du détachement est l’entretien de l’île et tous les travaux quotidiens afférents à la présence et à la vie du groupe. Le travail est très physique, souvent ingrat. Il faut entretenir la piste, brûler les déchets, nettoyer, réparer…

Ces activités rythment les journées et rythmeront le film.

Elles marquent très concrètement ces moments où le détachement devient un corps unique. Un corps qui a appris à se déplacer, à agir ensemble. Sans parfois se connaître. Car certains n’ont fait connaissance que dans l’avion.

Sauf quand le corps unique se disloque, que c’est à nouveau chacun pour soi, ou avec ceux que l’on s’est choisis.

Les soldats qui vont sur Europa ont de 25 à 30 ans. Ils sont en poste à La Réunion pour 3 ans ou venus de Métropole pour quelques mois d’entraînement.

Et ce qui est possible, dans un espace aussi restreint que celui de Europa, c’est qu’on peut embrasser d’un même regard le groupe et celui qui s’en écarte.

 

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