Le film est un voyage dans mon passé: quelques séquences commentées

Le film est un voyage dans mon passé, dans mon présent, dans l’actualité des maux qui gangrènent les miens et qui m’obsèdent aussi.
Après deux ans d’absence, je retourne dans mon village natal pour revoir ma mère, ma sœur, et mon village à 800 kilomètres de Dakar, la capitale du Sénégal et où je vis maintenant. Je pars dans le but de comprendre pourquoi, comment, ma famille vit depuis plus de vingt ans dans l’attente de mon père, le père de famille.
C’est un voyage au coeur aride du Fouta, dans le sahel où la nature déjà rend compte de la sécheresse et de la pauvreté : Entre arbres squelettiques, arbustes ployés, herbe rare qui commence à repousser grâce aux premières pluies. Des troupeaux de vaches, de chèvres des champs clôturés par des arbustes épineux, des cases en paille et encore des cases en pailles et des maisons précaires en banco comme celle où vit ma mère.
Maman m’accueille elle est heureuse. Un bonheur contenu, elle a toujours contenu ses émotions et aujourd’hui encore. On rentre à la maison

 

Toutes les photos de ce chapitre sont des images extraites du film.

 

Mon village

Tôt le matin aux environs de sept heures, huit heures où le son est encore dominé par des moutons, chèvres, des oiseaux et des coqs qui chantonnent, quelques « bonjours » des femmes qui passent, et qui ont du mal à me reconnaître. Je pars voir les changements qu’il pourrait y avoir dans le village, mon village, où je n’ai pas mis les pieds depuis deux ans.
Des voitures et des charrettes chargées de bagages passent de temps à autre sur le goudron. Dans les ruelles rien que des femmes et des enfants. Je redécouvre mon village que les hommes ont déserté. Je filme ce « désert » comme je l’avais imaginé ; c’est une terre d’émigration : Il n’y a que des femmes et des enfants qui circulent et font entendre leurs voix. Et ça partout où je pose ma caméra.

 

 

Avec maman

Pour Maman aussi la journée commence toujours de la même manière depuis de longues années. Dans la cour de la maison, le sable est noirci par les excréments des vaches, un coq picore dans les déchets. La cour de « la maison enclos des vaches » cède le pas au bâtiment aux murs branlants. Je filme le bâtiment peint d’un jaune improbable et meurtri : La couleur des longues années de souffrances étouffées. Nous voyons des vieilles portes, des fissures, des traces de pluie et la menace d’un effondrement…
J’entre et je trouve maman voilée d’un tissu bleu et vêtue d’un vêtement en noir et blanc en train de prendre son petit déjeuner. Toujours la dernière à prendre son petit déjeuner, maman est assise sur un amoncellement d’argile. Elle met du café noir dans une tasse et se met à boire. Elle tient un bout de pain dans l’autre main. Derrière elle, des tissus flottent avec le léger vent qui souffle.
À ma question : « Où sont les enfants ?»(Je parle de mes nièces, les filles de ma sœur)
Maman me rassure : « elles sont parties jouer après leur petit déjeuner. »
Un petit silence et je lui dis : « Qu’elles sont chanceuses! »
Maman : « Oui, elles sont chanceuses. Mais la vie est ainsi faite. Aujourd’hui, tu souris et demain tu pleures. On se levait, le matin et on n’avait même pas de quoi boire, même pas un simple café noir. Le jour où vous étiez plus chanceux, c’est celui où vous buviez votre café noir sans pain. Parfois c’était pire, il n’y avait même pas de café noir au petit matin. Il n’y avait même pas de pain. ».

Ma maman me replonge dans notre passé où je l’y invite et c’est sur le ton de la confidence que nous retraçons ce qui nous est arrivé.
Je veux partager sa solitude et petit à petit ouvrir les portes sur des moments, des espaces des temps de notre vie et entendre maman m’en parler comme jamais elle ne l’a fait. Il faut la voir pour comprendre comment la solitude, le silence, l’abandon, la privation ont laissé des traces sur son corps.
Ma mère est une femme de cinquante-trois ans, abandonnée avec ses enfants, il y a plus d’une vingtaine d’années. Elle est de teint noir, elle mesure un mètre quarante et a un poids moyen. La bouche jusqu’aux pommettes est tatouée et d’un noir qui forme un halo sur cette figure fine et sèche. Ses oreilles sont trouées toutes les deux de haut en bas et serrées par des boucles qui pèsent lourds. Le blanc des yeux vire au jaune et contraste avec le noir intense des prunelles. Ses seins meurtris qui n’ont plus de force pour se tenir ne se font plus remarquer car enveloppés dans ses grands boubous. Un masque éteint.

Moi : « Quelle tête faisions-nous quand nous ne prenions pas le petit déjeuner ? »
Maman : « C’est vrai que ça se remarquait vite sur vos visages. Mais vous étiez tranquille. Vous restiez à mes côtés jusqu’à ce que l’heure du déjeuner passe et que vous partiez à l’école ou jouiez dans la rue. Et ça ne vous gênait nullement. Vous ne manifestiez même pas votre faim. Vous gardiez votre dignité et ma réputation n’était pas en jeu. Mais on remercie Dieu. Vous avez grandi. Les choses se sont améliorées pour nous ».

Dans ces moments là, elle éprouve souvent des difficultés pour faire face à ma caméra.
Je reste fixe avec ma camera. Je lui accorde du temps. Elle essuie longuement ses larmes. Je filme son silence ; je filme ce corps qui a appris à se résigner, à s’éteindre, à être seul, à se contenir… Elle reprend son éventail et s’évente, comme un geste rituel, pour chasser les mauvais souvenirs. Mais cette fois-ci je suis là, à ses côtés. Elle revient sans que je lui dise un mot : Un regard, elle sent que c’est important pour moi…

C’est l’atmosphère qui se construit au jour le jour dans une relation d’amitié, de complicité ; l’un a besoin de l’autre : Et j’accompagne ma mère pour revisiter le passé et interroger notre présent. Surtout son présent à elle ; moi je ne suis qu’un enfant qui essaie de comprendre pourquoi son père ne revient pas. Elle, pour rassurer son fils, lui explique le monde, la vie, se réjouit de sa présence qui brise sa solitude et ses moments d’isolement.

Maman : « Tu vis avec des enfants. Tu te réveilles le matin et tu sais que tu n’as rien à leur donner à manger. Ils sont encore innocents et ne connaissent rien de la vie Mais il m’arrive des jours où je ne trouve rien du tout. Je cherche, je fouille et je refouille dans mon grenier. Finalement, je ne trouve rien. En un certain moment, je fais semblant de sortir, de chercher, pour au moins que vous puissiez espérer manger. Finalement, je vous demandais d’aller jouer. Vous jouiez et reveniez encore à l’heure du repas. Et là, si je trouve quelque chose, je vous donne à manger. Sinon, je vous ordonnais d’aller manger chez les voisins ou chez grand père. « Allez voir s’ils ont fini de faire la cuisine ». Et toi qui étais un peu têtu, tu refusais. Tu me disais : « Non, je ne vais pas y aller. Je ne vais pas manger chez autrui. Parfois tu restais là toute la journée sans manger. C’est ainsi qu’on vivait. Je ne peux énumérer toutes mes difficultés. »

Elle s’évente, fixe longuement le sol, essuie ses larmes, me regarde et sait que j’ai envie qu’on aille plus loin.

 

Moi : «Que pensait ton entourage de ta situation? »
Maman : « Certains me reprochaient ce que je fais dans cette maison. Pourquoi je reste ici ? Pourquoi je ne rentre pas chez mes parents ? Je leur disais : « Non, je vais rester ici avec mes enfants et si Dieu leur accorde longue vie, ils changeront ma situation. Je ne vais pas bouger d’ici ». Je leur disais : « Que Dieu est grand, et qu’il pourrait améliorer notre situation du jour au jour. « D’autres, plus méchants, me demandent ce que je faisais dans une maison où il n’y a rien à manger. Je leur disais souvent que peu importait que ma maison soit vide de nourriture et que si Dieu veut changer ma situation, c’est ici que je voudrais qu’il me la change et non ailleurs. J’ai tout entendu. Ils me disaient pas mal de mauvaises choses. »

Atmosphère de confidence, plongée dans le passé, dans le quotidien de ma mère : Je la filme, et la suit partout dans la maison comme un enfant qui a faim et qui demande à manger.
Je filme ce corps qui s’accroche à la vie, qui flotte d’une heure à l’autre entre les travaux domestiques, les moments de pause, les appels à la prière de la mosquée à côté : Elle se lève, elle fait ses ablutions, prie, et égrène son chapelet longtemps, elle joint ses mains en éventail et récite encore des prières qu’elle souffle à tous les vents et dans ma direction. Autant de fois qu’il y a d’heure de prières dans la journée, autant de fois que mes mains entrent dans le champ de la caméra pour recueillir les prières et ressortir du champ et ma voix qui dit amen.
Elle prie pour nous, pour le monde entier, pour que mon père revienne. C’est son quotidien.

Je partage ses moments de silence, de méditation, elle sait que je m’inquiète pour elle et que ce film est une manière de prendre soin d’elle. Elle me regarde la filmer, cherche à me dire quelque chose… Son regard ne fuit plus la caméra. Je veux la voir heureuse.

Le souvenir de papa

Une forte lumière du jour glisse dans la chambre de maman. Les rideaux au vent dessinent une vague que ma caméra suit. Je trouve maman habillée, très belle. Curieux, je lui demande pourquoi cette particularité aujourd’hui.
J’ose lui dire : On dirait que tu attends mon papa ? Sais tu que tu es très belle ?
Maman, flattée, retrouve son beau sourire et me dit : « Aujourd’hui, c’est un bon jour. C‘est vendredi. Et je dois me faire belle comme tout musulman ».
Dans la chambre, les rideaux flottent davantage au vent et laissent entrer la lumière du jour. Maman est pensive. Je lui demande : À quoi penses-tu maman ? Maman ne veut rien me dire. Elle est brève et me répond : Je pense à la vie.
D’habitude elle me dit que je lui rappelle papa et tant que je suis à ses cotés, elle pense moins à mon père.
Un peu curieux et provocateur, je lui dis :
« Ou bien c’est à lui que tu penses, à mon papa ?
Maman : Je pense à lui et à d’autres choses.
Moi : Mais je suis là maman. N’est ce pas toi qui me disais que ma présence te le rappelle ? Ben, je suis là maman. »

Un sourire immense. Je suis soulagé de jouer le rôle de papa. Elle est tranquille. Et j’en profite pour lui demander si elle avait avec elle des objets qui évoquent papa. Maman me répond par l’affirmatif et me propose de les montrer pendant l’après midi.

Une belle après-midi, Maman ouvre la malle où elle me montre un à un tous les objets de papa : son boubou brodé blanc, le petit boubou, le livre coranique et les photos de papa. Elle prend son temps reste longtemps sur les photos. Elle évoque tout ce qu’elle éprouve comme sentiment.
Frappé par la ressemblance avec mon père qui est sur les photos, je lui dis :
« Qu’est ce qu’il me ressemble ! On dirait que c’est Alassane Diago qui est sur cette photo.
Elle sourit. Il reprend ironiquement : on dirait Alassane Diago ! »

Ses doigts sur ces photos jaunies de mon père, son regard dans mes yeux, ce corps courbé, cette tête penchée sur ces photos ; l’image de mon père jeune et beau et ma mère qui vieillit, qui flétrit dans l’attente sans broncher.

Dans sa chambre, le soir, éclairée par la lumière des bougies, Maman est assise sur sa natte de prière et égraine son chapelet. Je l’accompagne dans sa nuit. Somnolant toute seule dans la chambre éclairée par les petites bougies que j’ai installées devant ma caméra, je l’invite à sortir de sa somnolence, à me parler et finalement à me chanter une de ses vieilles chansons qui lui rappelle papa. Une chanson sur les hommes qui sont partis, une chanson de jeune fille qui appelle son mari. Je répète avec elle et on forme un duo. Une occasion pour moi de lui faire revivre son passé et de lui rappeler encore papa en quelque sorte. Nous chantons en sourdine, nous nous regardons et nous chantons, je chante avec maman : elle, pour rappeler son mari ; moi, pour rappeler mon père.
Plus tard, je demande à ma mère de lui adresser un message au cas où il verrait le film à la télévision, quelque part, dans le monde.

Avec Houlèye ma petite sœur
Jeune femme de 22 ans, Houlèye ma sœur est mère de deux filles, Elle est belle et jeune encore. Elle vit la situation d’une femme en attente de son mari parti il y a quatre ans.
Après s’être occupée de ses travaux domestiques, Houlèye ne manque pas au rendez-vous de l’après-midi chez sa maman. Elle vient tenir compagnie à sa mère et toutes les deux passent de longues heures à bavarder.
Je suis là pour filmer et les entendre sur leur relation ; l’une a besoin de l’autre.
Je veux savoir quel regard ma sœur pose sur ma mère. Comment elle envisage son avenir ? Je Lui demande si elle peut attendre aussi longtemps, comme le vit maman.

Houlèye a conscience qu’elle est sur les traces de maman. Son silence est troublant, elle baisse la tête, elle pense longuement, le regard fuit, elle ne dit plus rien.
On n’en parle pas, c’est un sujet tabou, qu’une pudeur malsaine cache. On n’en parle pas, mais on peut le voir .

Je m’échappe pour contempler ce monde hors du temps : Mon village et les autres villages environnants, c’est le même monde, la même atmosphère.
- Les clôtures de bois secs, la paille des maisons ravagées par la sécheresse, les maisons en argile jaunies et qui subissent l’effet du temps,
- Quelques touches sur des maisons plus modernes symboles d’une certaine réussite d’un fils ou d’un mari parti et qui envoie de l’argent et vient à l’occasion…
- Le vent soulève le sable, des charrettes tirées par des chevaux ou des ânes,
- De village en village dans ce monde hors du temps, la flûte nostalgique d’un berger peul en fond sonore, et l’écho de mon duo avec ma mère, dans ma tête, là ! Je suis mon ombre sur le sable chaud, mon ombre qui filme ce monde.

 

Retour à l'acceuil "Les larmes de l'émigration"